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Torchepot, Sittelle est ton nom

Quel plaisir de vous présenter un petit bout d’oiseau bien nerveux mais tellement sympathique : la Sittelle torchepot ! Et, au risque de vous lasser, c’est encore un coup de coeur Nature Corner.


Lors de ma dernière balade en forêt de Soignes dans la banlieue de Bruxelles, j’ai eu le privilège d’être approchée par un petit bout de nature sauvage, non dans le sens de féroce, mais bien dans le sens de libre. Et si, pour certains, le bonheur réside dans la fortune, la gloire, le pouvoir, je pense, ce jour-là, l’avoir touché du bout des doigts.

La journée s’annonce agréable, profitons-en pour aller rendre visite à la forêt et ses belles couleurs d’automne. Il est encore tôt et la brume en lambeaux s’accroche désespérément au-dessus des étangs ; je poursuis ma route. Arrivée dans un petit coin de paradis : une percée dans les arbres pour la lumière, un petit cours d’eau pour la musique d’ambiance, de grands arbres généreusement garnis pour la gent ailée, j’entends déjà les « twit » stridents, cris de contact, de celle que je venais voir.

Rouge-gorge-1

Bien sûr je ne suis pas venue les mains vides : quelques graines, non pour semer, mais bien pour récolter et la récolte fut bonne. À peine la main dans la poche, à faire chanter les dites graines, et le petit peuple des bois est en approche : l’emblématique Rouge-gorge toujours aussi familier, le bal des élégantes mésanges qu’elles soient bleues, charbons ou (mig)nonnettes, les ultras rapides campagnols et, évidemment, la star du jour : la Sittelle, incognito et particulièrement téméraire derrière son masque façon Zorro qui m’observe, guettant le moindre de mes gestes.

La Sittelle torchepot est un petit passereau de la famille des sittidés, d’à peu près la taille du Moineau domestique, mais beaucoup plus trapu. Ses couleurs se marient parfaitement à cette belle saison qu’est l’automne. Mâle et femelle sont quasi parés de même, le dos et les ailes sont gris ardoise, la poitrine et le ventre d’un joli rouille orangé, les joues sont blanches et un trait noir s’étend du bec au cou, en englobant l’œil. Son bec est large et puissant, sa queue est courte, comme ses pattes. Ces dernières sont impressionnantes de robustesse, vu la taille de l’oiseau, et se terminent par de longues griffes (j’ai presque envie de les appeler serres, même si le terme ne s’applique pas aux « délicats » passereaux) acérées.

Sittelle-3-light-900Mais retournons dans les bois. Je tends le bras, j’ouvre la main, et pas deux secondes ne se passent avant qu’elle soit là, ses grosses pattes inquiétantes délicatement posées sur le bout de mes doigts, et après un regard à cet arbre bizarre, voilà qu’elle se met à trier : hop cette graine n’a pas l’air si savoureuse que ça, je la balance ; une graine de tournesol, ça je connais, je la repose ; ah voilà plus intéressant et exotique, une cacahuète : je la prends, tiens non, j’en prends deux et je vais les manger plus loin… Même si ce drôle d’arbre avec des vêtements a l’air bien garni, je ne vais pas m’attarder.

Le cœur battant, la bouche encore ouverte sous le coup de l’émotion, la main toujours tendue, je suis des yeux l’intrépide. Où va-t-elle avec son butin ? Va-t-elle le cacher ? La Sittelle fait régulièrement des provisions, qu’elle retrouve en général assez facilement étant très territoriale ; elle connaît bien son domaine. Où va-t-elle plutôt le déguster ? La Sittelle a l’habitude de coincer sa nourriture dans l’écorce des arbres, un étau naturel, bien pratique pour manger les graines, ou pour décortiquer les fruits à coque dure qu’elle martèle de son bec puissant afin d’en extraire l’objet de tous les désirs. On appelle « forges » les vestiges de ce labeur et ce terme s’applique bien à la force qu’elle met à l’ouvrage, le bruit ainsi produit étant tout à fait similaire à celui d’un pic creusant le bois.

Tout comme le Rouge-gorge et les mésanges, cet ingénieux petit oiseau fréquente assidûment les mangeoires à la saison froide : un menu varié, facile d’accès, faudrait être « bécasse » pour le dédaigner. Plutôt belliqueux, il s’impose bruyamment et fait son marché sans délicatesse aucune, s’emparant toujours du mets le plus alléchant en premier, se vautrant dans les graines pour mieux les trier, ce qui fait le bonheur d’autres petites bêtes, poils et plumes confondus.

Entièrement à mon observation, j’ai l’impression qu’elle est toujours là…

Mais ce n’est pas une impression : c’est une deuxième Sittelle qui à son tour est en train de faire son choix au « take and go ». De tels moments sont magiques ! J’ai toujours trouvé ce petit oiseau bien sympathique, et gai à observer pour ses jolies couleurs (qui lui donnent son nom en espagnol « Trepador azul » – grimpeur bleu) et sa façon originale de se nourrir (qui lui donne son nom anglais « Nuthatch » – éclateur de noix) : sujets dont on a déjà parlé. Mais aussi pour son habilité particulière à grimper (qui lui donne son nom néerlandais « Boomklever » – qui colle aux arbres) et ses aptitudes en maçonnerie lors de la construction de son nid (d’où son qualificatif de torchepot en français).

Son habilité à grimper ? Mais plein d’oiseaux grimpent ! Même en laissant de côté le perroquet de « tante Jeanne », on trouve chez nous d’autres représentants de l’ordre des grimpeurs ; le mimétique Torcol fourmilier avec sa robe d’écailles couleur tronc (un individu a été entendu ce printemps du côté du marais de Jette, mais est resté désespérément invisible malgré tous mes efforts scrutateurs), toute la grande famille des pics du « pas-plus-grand-qu’une-mésange » : Pic épeichette au « aussi-grand-qu’une-corneille » : Pic noir, sans oublier le belliqueux Pic épeiche ou le ricanant Pic vert ; le discret et délicat Grimpereau des jardins qui peut se contenter d’une écorce légèrement décalée pour y faire son nid.

Tous ces oiseaux se déplacent sur les troncs en enfonçant leurs griffes dans l’écorce des arbres et, prenant appui sur leur queue, progressent par petits bonds.

Ils parcourent ainsi les arbres à la recherche de petits insectes, larves et autres délicatesses, soit en tambourinant pour les faire sortir comme le Pic épeiche, soit en examinant minutieusement chaque crevasse, chaque mousse, chaque fissure pour en prélever les habitants au moyen de leur long bec, recourbé comme ceux des grimpereaux.

Cette technique permet les déplacements latéraux, les pics étant les champions du cache-cache, tournant autour des troncs pour éviter les regards indiscrets ; et les déplacements verticaux, mais toujours du bas vers le haut. Les grimpereaux se posent sur la base d’un arbre et montent en spirale pour explorer le tronc, une fois au sommet, ils s’envolent jusqu’à un autre arbre et recommencent leur consciencieux travail d’inspection.

Notre amie Sittelle quant à elle, n’utilisant pas la même technique de varappe, n’est pas limitée par ces impératifs techniques.

D’une agilité prodigieuse, cette acrobate en costume élégant est capable de parcourir les troncs dans tous les sens, même de courir la tête en bas, ou d’explorer les faces intérieures des grosses branches. D’ailleurs, elle ne s’en prive pas dans son infatigable recherche de petits insectes xylophages.

Ceci est possible, car elle ne se déplace qu’à la force de ses pattes, ses fameuses pattes courtes et puissantes, armées de longues griffes recourbées et acérées, et n’a pas besoin de prendre appui sur sa queue contrairement à ses cousins.

Et d’où vient ce qualificatif, somme toute peu flatteur, si on se laisse aller à quelques errances linguistiques, de « torchepot » ?

Le nid de la Sittelle torchepot

Sittelle-2-light-900C’est qu’en plus de ses qualités d’alpiniste, le petit oiseau est entrepreneur en bâtiments, spécialisé en ravalement de façades. À l’arrivée de la belle saison, comme tous les oiseaux, les Sittelles doivent trouver un logis. Après un début de mars éprouvant pour les mâles où, à force de cris, d’attitudes intimidantes, de combats féroces, ils s’approprient, maintiennent ou agrandissent un territoire, ils commencent la prospection immobilière. Ce sont des oiseaux cavernicoles, et bien que ne dédaignant pas un nichoir adapté ou une cavité dans un mur, un rocher, leur préférence va aux trous dans les grands arbres où ils se nourrissent. C’est toujours plus pratique de réunir le gîte et le couvert !

Mais, malgré leurs becs puissants et leur qualité de – oserai-je – briseuses de noix, les Sittelles ne creusent pas le bois comme les pics. Elles s’approprient un trou naturel ou ancienne loge de pic à l’abandon et, histoire d’éviter autant les courants d’air que les intrusions intempestives de voisins indiscrets ou carrément mal intentionnés, la femelle Sittelle entreprend ses grands travaux, tout sauf inutiles. Un peu à la façon des hirondelles, à l’aide de boulettes de terre, voire d’argile, imprégnées de salive, elle rétrécit le trou d’envol jusqu’à obtenir la taille idéale d’une trentaine de millimètres. C’est à cette pratique qu’elle doit son nom de « torchepot » (ce dernier étant une contraction des mots « torchis » et « pot ») : torchis qu’elle fabrique. Les nichoirs en terre cuite sont appelés « pots à oiseaux ».

Pour la suite, après les travaux de déblaiement de tout ce que les anciens locataires ont laissé derrière eux (tout bon entrepreneur a déjà été confronté à ce genre de problème), le nid est douillettement aménagé à l’aide de copeaux d’écorces, d’herbes sèches, de mousses, de poils et de plumes. Entre avril et juin a lieu la ponte, une seule couvée sur l’année, 6 à 8 œufs blancs tachetés de brun. Seule la femelle couve, le mâle se charge du couvert. L’incubation dure environ une quinzaine (une durée classique chez les petits passereaux), contrairement au temps de nourrissage au nid de plus de trois semaines, et donc un peu plus long que pour les autres petits passereaux de nos contrées. Ce sont les deux parents qui s’en chargent, revenant à tour de rôle le bec alourdi d’insectes en tout genre.

Les jeunes sont fort semblables aux adultes, les couleurs juste plus ternes et les contrastes moins marqués. Mais ça, c’est une autre histoire, une histoire de printemps.


Merci à Magalie Tomas Millan et à la Ligue Royale Belge pour la Protection des Oiseaux (LRBPO) de nous avoir fourni ce texte. Les photos sont de Nature Corner.

Forêt-de-Soignes-3

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